INTRODUCTION
A une époque où la littérature et le journalisme
sont devenus le monopole des ratés du bac et des
métiers académiques et où, par voie de conséquence,
on compte sur les doigts d'une seule main
les écrits qui survivent à la période de leur lancement
publicitaire, il est évidemment peu commun
qu'après plus de dix ans Le Mensonge d'Ulysse soit
encore d'actualité.
A la vérité, je n'y suis pour rien : ce sont les circonstances,
— les mêmes d'ailleurs qui, voici plus
de dix ans, m'avaient décidé à écrire ce livre. A
l'époque, la littérature concentrationnaire était à
son apogée. Dans les milieux que je fréquentais,
tout le monde était conquis. En apparence, du
moins. En fait, je ne mis pas longtemps à m'apercevoir
que, dans leur for intérieur, beaucoup de
gens se posaient des questions sur les véritables
buts de l'entreprise. Sous couvert de discréditer le
nazisme, tous ces plumitifs ne se proposaient-ils
pas, tout simplement, de creuser un insondable
fossé entre la France et l'Allemagne en discréditant
à jamais le peuple allemand ? L'un d'eux, un
curé, avait même avoué crûment une haine peu
banale (1). Dès lors, il ne pouvait échapper que
c'était singulièrement compromettre l'avenir de
l'Europe et faire le jeu du communisme. D'autant
qu'au surplus, à gratter un peu le vernis, on ne pouvait
non plus ne pas s'apercevoir que tout en prenant
la précaution de déclarer qu'ils n'étaient pas
communistes, tous ces enragés ne manquaient
jamais de proclamer hautement que les communistes
étaient de grands bonshommes, qu'il n'y
avait qu'eux qui... que... etc...
Je ne sais pas pourquoi, chaque fois que ces
soupçons et ces appréhensions étaient formulés
devant moi, j'avais l'impression qu'on me regardait
avec insistance comme si on attendait quelque
chose de moi. Bien sûr, je faisais les correctifs qui
me paraissaient nécessaires, mais, je le jure, j'étais
depuis longtemps fixé sur les tribulations de la
vérité historique et je n'avais pas l'intention de
descendre dans l'arène. J'y suis descendu, pourtant.
Au bahut, c'était déjà comme ça : si la soupe était
mauvaise, c'était moi qu'on désignait pour l'aller
dire à qui de droit et ça se terminait généralement
par une colle. Plus tard, à la caserne, il n'y avait
toujours que moi et c'était plus grave : la salle de
police. On sait que pour Le Mensonge d'Ulysse,
m'étant décidé à l'écrire un jour que je m'y étais
irrésistiblement senti tenu par les termes dans lesquels,
en ma présence et comme s'adressant plus
particulièrement à moi, le colonel Rémy avait
exprimé devant un cercle d'amis, son dégoût pour
toutes les complaisances dont bénéficiait le communisme,
ça s'est terminé en cassation. Il faudra
que je me regarde attentivement dans une glace :
je dois avoir une gueule de bouc émissaire...
Ce qui est sûr c'est que cette affaire était depuis
longtemps classée dans mon esprit. J'avais gagné
mon procès, on avait dû tirer quatre éditions successives
de l'ouvrage et j'étais loin de penser à une
cinquième. Il y avait bien mon éditeur qui, depuis
deux ou trois ans, me disait de temps à autre, qu'il
recevait toujours des commandes mais chaque fois,
nous tombions d'accord que le nombre n'en était
pas suffisant pour justifier commercialement une
nouvelle édition. N'étant ni l'un, ni l'autre, des
marchands de papier, nous ne pensions pas aux
ressources de la publicité. Et surtout, nous avions
d'autres soucis.
Un jour, il nous a bien fallu nous rendre à l'évidence
: comme le fleuve de Jaurès qui reste fidèle
à sa source en allant vers la mer, les circonstances
avaient évolué à notre insu dans un sens fidèle à
leurs origines. Nous avions, certes, bien vu qu'en
dix ans l'Europe était devenue une nécessité pour
tous les hommes de l'Occident, jusques et y compris
ses plus farouches adversaires. Nous nous y
attendions même, car cela, nous l'avions prévu. Il
ne nous avait pas davantage échappé, ni que l'Amérique
n'accepterait l'Europe qu'à la condition d'en
être sacrée métropole économique, ni qu'en aucun
cas la Russie ne pourrait l'accepter, ni enfin que sa
seule chance de l'empêcher était d'en isoler l'Allemagne.
Et quel meilleur moyen d'en isoler l'Allemagne
que de ressusciter les vieilles haines francoallemandes
en partant en guerre contre le militarisme
allemand et le nazisme tout aussi inexistants
l'un que l'autre avec des arguments puisés dans la
littérature concentrationnaire ? Au moment de
l'arrestation d'Eichmann, ce fut du délire : ainsi
que le déclara le 20 juin 1960, à un envoyé du
Monde une haute personnalité allemande (dont le
nom n'a pas été révélé) le monde entier se vit offrir
de nouveau « tous les jours, au petit déjeuner du
matin, six millions — quand ce n'était pas neuf ! —
de Juifs exterminés dans les chambres à gaz ». Et
ça l'agaçait, le monde entier : d'une part, à tort ou
à raison, il avait maintenant des doutes aussi bien
quant au chiffre qu'au moyen ; de l'autre, il ne lui
plaisait guère qu'un problème pour lui — à tort ou
à raison aussi — exclusivement européen, se transformât
ainsi en problème à peu près exclusivement
israélien.
Les Allemands qu'on se mit à arrêter par
paquets de cent ou de mille voulurent éditer Le
Mensonge d'Ulysse à titre de contre-poison. Par
réaction contre les entreprises du résistantialisme
international les Américains du Nord voulurent
l'éditer en anglais et ceux du Sud en demandèrent
une édition en espagnol. Sur ces entrefaites, un
certain Benartsky écrivit dans Le Monde que j'étais
« un auteur bien connu pour mes sympathies hitlériennes
(2) » et il n'en fallut pas plus pour qu'on
voulût à nouveau se renseigner sur ce qu'avait bien
pu écrire ce curieux bonhomme dont on avait tout
oublié sauf son passé de résistant et de militant
puis de député socialiste : les commandes se mirent
à affluer en nombre suffisant pour justifier une
cinquième édition.
Et voilà.
Mais ici se posait un problème délicat : d'une
part, il n'était pas possible, après plus de dix ans,
de republier le Mensonge d'Ulysse sans tenir
compte des documents rendus publics depuis ; de
l'autre, en faire état, c'était le transformer en un
autre livre qui ne serait plus protégé par l'immunité
qui couvre la chose jugée et s'exposer à un
nouveau procès... que, à moins de faire jouer contre
nous ce pouvoir discrétionnaire dont le gouvernement
use si généreusement contre la presse,
nous eussions gagné comme l'autre, mais à quoi
bon se compliquer la vie ?
Nous avons donc décidé de publier en cinquième
édition Le Mensonge d'Ulysse tel qu'en lui-même
l'Eternité ne le changera jamais puis, à part, ce
petit livre exclusivement consacré aux documents
qui ont été rendus publics au cours de ces dix dernières
années.
Ai-je besoin de préciser qu'ils confirment au-delà
de tout espoir toutes les thèses que j'ai soutenues ?
Si on le jugeait nécessaire, il me suffirait de dire
que dans cette cinquième édition du Mensonge
d'Ulysse mise en vente en même temps qu'Ulysse
trahi par les siens aucune autre modification n'a
été apportée à la version originale que le ... pointvirgule
— c'était une coquille visible — si bruyamment
réclamé par M. Louis Martin-Chauffier.
On ne manquera pas de remarquer que si les circonstances
me servent, elles servent aussi le lecteur
: s'il possède déjà Le Mensonge d'Ulysse, il
s'en tirera au moindre prix.
Amateurs de reliure ne pas se presser : tous les
documents qui concernent cette affaire n'ont pas
encore été rendus publics et il y aura sûrement au
moins une autre suite.
Dans le même format. bien sûr.
Le ler septembre 1960.
P. R.
(1) « Les Français doivent savoir et doivent retenir que les mêmes erreurs ramènent les mêmes horreurs. Ils doivent rester avertis du caractère et des tares de leurs voisins d'Outre-Rhin, race de dominateurs et c'est pourquoi le no 43.652 a écrit ces lignes. Français soyez vigilants et n'oubliez jamais ! » ( « 16 mois de bagne » du Frère Birin des Ecoles chrétiennes d'Epernay, de son vrai nom Alfred Unterreiner). Cette excitation à la haine, on la retrouve, quoique le plus souvent dans une forme plus adroite, dans tous les livres qui ont été publiés sur les camps de concentration allemands.
(2) Naturellement, j'écrivis au Monde, mais, non moins naturellement, tout en reconnaissant que mes qualités de résistant et mon socialisme étaient de bon aloi, Le Monde ne publia de ma réponse que ce qui ne dérangeait pas les raisonnements de son rédacteur. Et il précisa que ce qui m'était reproché, c'était ma « collaboration avec un éditeur qui avait été jadis officier S.S. ». J'envoyai donc une seconde rectification pour dire, d'une part, que cela était faux — parce que c'était faux, — de l'autre que, même si c'était vrai, il s'agissait non d'une collaboration, mais de relations d'auteur à éditeur, du même genre que celles de M. Mendès-France avec son éditeur dont on sait — et là, c'est indiscutable ! — qu'il fut, sous l'occupation, celui de tous les auteurs du Pétainisme. Bienentendu, cette nouvelle rectification ne fut pas publiée. Ces méthodes me paraissant porter préjudice beaucoup plus à ceux qui les emploient qu'à ceux qui en sont victimes, je n'insistai pas. P. R.
DOCUMENTS ET TÉMOIGNAGES