AVANT-PROPOS
DE LA PREMIERE EDITION
Depuis plus d'une dizaine d'années, j'ai reçu à
maintes reprises des lettres de correspondants de province
qui me disaient en substance : Puisque vous vous
occupez des responsabilités de la guerre, indiquez-nous
donc les ouvrages dont nous devons faire l'acquisition
pour nous mettre au courant de cette question qui nous
semble grave entre toutes...
Je répondais en dressant une liste aussi succincte
que possible, mais réunissant cependant les principaux
aspects de la question et y compris les plus indispensables
des documents; j'arrivais ainsi, et quel que fût
mon souci d'économie, à un total de plusieurs centaines
de francs, et c'était trop, le plus souvent, pour la bourse
modeste de mes correspondants. Combien j'ai vu de
bonnes volontés découragées par l'obstacle pécuniaire!
D'autre part, il n'existait pas encore de compendium
général précis que je pusse indiquer, et c'est cette
lacune, maintes fois constatée par une expérience déjà
longue, que le présent travail a pour but de combler.
Il a été conçu et rédigé dans le but de populariser les
tableaux essentiels de la conflagration européenne;
tableaux volontairement estompés et défigurés par une
presse complice de guerre, et trop souvent méconnus
ou oubliés de l'opinion qu'elle égare. Au surplus, l'action
vulgarisatrice de ce travail a été déjà essayée, si
je puis dire, puisque tous ses chapitres, sauf deux, ont
paru sous forme d'articles d'étude, soit dans Evolution,
soit dans l'Ecole Emancipée; et c'est parce qu'on en a
reconnu l'utilité que je les ai réunis et mis à jour des
récents documents.
***
Les historiens officiels s'attachent à subtiliser la
question des responsabilités en feignant d'accorder de
l'importance à des pièces tout à fait secondaires et
inadéquates, mais de façon à masquer les points essentiels
irréfragablement acquis, à égarer l'opinion dans
un byzantinisme spécieux et à lui donner la sensation
de l'hermétique et de l'abscons! La composition de la
commission chargée de l'examen des archives du Quai
d'Orsay, où pas un seul indépendant n'a eu accès, ainsi
d'ailleurs que son fonctionnement occulte, contribuent
à imposer à l'opinion publique le sentiment que de
telles recherches ne sont point de sa compétence et
passent de loin sa compréhension. C'est là une mystification
de plus et un surérogatoire outrage au sens de
la démocratie; somme toute un tour de bateleur qui a
pour but d'escamoter au souverain son droit d'examen
et de décision en ce qui le touche le plus. Cette Commission,
nommée par les prévenus eux-mêmes, et dans
le but bien évident de se faire blanchir, est une des plus
cinglantes dérisions dont on ait jamais fouaillé un
peuple. Et dire que parmi la quarantaine de budgétivores
compères qui la composent, il ne s'en est pas
trouvé un seul pour avoir la pudeur de réclamer l'impartialité
de la contradiction compétente et libre!...
Si l'on n'avait pas trompé la nation lors du déclenchement
de la guerre, il est bien incontestable qu'on
n'aurait pas aujourd'hui à lui dissimuler les faits qui se
rapportent à ce moment tragique. Le travail qu'on va
lire a pour but de fixer les points de repère essentiels
d'une recherche que l'on voudrait à tout prix soustraire
à son attention.
***
S'il est des lecteurs dont le sentiment autocratique
et maurrasien affirme la nécessité du « faux patriotique
», et qui croient que, par la suite, la raison d'Etat
interdit de jamais dévoiler au peuple les artifices dont
on s'est servi pour le faire marcher, que ceux-là rejettent
ce livre, il n'est pas fait pour eux... Mais il s'adresse
aux citoyens libres, ou qui, du moins, aspirent à l'être;
à ceux qui pensent que les gouvernants ne mentent
que pour cacher leur malfaisance dans l'avilissement
des gouvernés.
Il est pour ceux qui croient que l'inextricable
gâchis de l'Europe d'après guerre a sa cause profonde
dans le mortel sophisme de la légitimité des mensonges
d'Etat.
Faut-il évoquer ici l'invraisemblable imbroglio de
la Conférence de La Haye? Pendant la guerre, en 1917,
j'eus l'occasion de rencontrer Philip Snowden à Paris,
dans une maison amie et hautement estimable, et après
guerre, en 1925, j'ai causé avec son Secrétaire à Beaulieu.
J'ai retiré de ces entretiens la certitude que le
Chancelier travailliste avait sur les origines et les responsabilités
à peu près la même opinion que nous. Dès
lors, qui ne comprend que ses éclats disparates et
inadéquats de La Haye dissimulaient mal un certain
dépit de n'y pouvoir étaler ses véritables et secrètes
raisons? A qui fera-t-on croire qu'il y eût obtenu quatrevingts
pour cent de ses revendications et l'évacuation
immédiate de la Rhénanie, s'il n'y eût fait sentir vigoureusement
le fer de l'aiguillon, j'entends des vérités
cachées. Au surplus, de retour in England, il y reçut
l'approbation ostensible et marquée du Roi. Et je crois
indiquer au chapitre IV du présent travail, que la décision
rapide de publier les archives anglaises en quelques
mois, révélait assez la volonté royale de se désolidariser
de ce que lord Lansdowne a si bien nommé
« le complot sinistre pour forcer à la guerre à tout
prix ».
Véritablement, il commence à être flagrant que
tous ces délégués, à Genève comme à La Haye — et
si bien intentionnés qu'on les suppose — considèrent
que l'Europe est dans la situation d'un morphinomane
qui serait en danger de mort si on lui retirait brusquement
sa drogue — la drogue des mensonges de guerre.
Personne n'y dit ce qu'il sait, ni n'y exprime le fond
de sa pensée. Telle est la pitoyable équivoque qui pèse
sur tous ces conciles européens.
Les efforts de Briand pour établir un état de paix
rappellent assez ceux de Waldeck-Rousseau pour liquider
l'affaire Dreyfus : c'est compromis d'avocat. Briand
voudrait pacifier l'Europe, mais que jamais il ne soit
question de la recherche de la vérité. Que dirait-on
d'un chirurgien qui prétendrait fermer une plaie en y
laissant une malpropreté?... Il aurait beau multiplier
ses exhortations verbales : Plus de plaie! Mettons la
plaie hors des possibilités!... il n'en entretiendrait pas
moins un foyer d'infection mortelle.
Les efforts de Briand, en admettant qu'ils soient
momentanément utiles, seraient funestes à l'avenir,
parce qu'ils sont au fond démoralisateurs, en éteignant
chez les peuples le sentiment de la justice et de ses
sanctions nécessaires. On ne fera pas plus la paix en
gardant le mensonge, que l'on n'a pu faire la guerre
en gardant la vérité.
Sincérité, peut-être. Mais la sincérité ni même le
repentir ne suffisent. M. Briand ne commence-t-il pas
à avoir conscience du spectacle qu'il donne : velléités
personnelles d'avancer dans le sens de la confiance, et
reculs effectifs que lui fait exécuter son gouvernement
dans le sens de la méfiance. — Car le pharisaïsme gouvernemental
passe les bornes de l'hypocrisie. Et les
assurances de désarmement que prodiguent nos actuels
hommes d'Etat, valent exactement les dégrèvements
qu'ils décrètent et qui, dans la réalité, se traduisent
incontinent par un nouveau bond de vie chère!
La farce lugubre durera... ou se précipitera dans
la catastrophe finale, — à moins que les hommes de
travail et de paix véritable, qui, eux, ne sont ni diplomates,
ni délégués prébendés, ne se décident à ne plus
favoriser la morphinomanie du mensonge dans l'unique
but de sauver la face aux funestes politiciens de 1914,
et que toutes affaires cessantes ils se rallient à la thèse
dès longtemps posée par notre Société d'Etudes, à savoir
que l'apaisement véritable et définitif ne peut résulter
que de la justice dévoilant la vérité aux yeux de tous;
car, ainsi que l'a dit récemment le sénateur américain
Shipstead, « la divulgation des faits et de la vérité concernant
l'origine de la guerre est d'un intérêt vital pour
la réconciliation des peuples en Europe. »
Mon désir serait que les personnes de bonne volonté
dont je parle reconnaissent dans le présent travail un
effort objectif autant que sincère vers la vulgarisation
populaire de cet idéal.
***
Ce livre s'adresse spécialement aux pacifistes de
toutes écoles et de toutes tendances, et ils sont nombreux
dont la bonne volonté est émouvante, mais qui,
par conséquence de l'étouffement systématique d'une
presse complice, n'ont pas encore pu s'instruire des
responsabilités précises de la catastrophe européenne.
A ceux-là qui, maintes fois sans doute, ont dû souffrir
confusément de l'insuffisance et de l'empirisme de leurs
moyens d'action, il proposera la base critique et scientifique
qui manquait à leurs généreuses dispositions.
Il n'y a qu'un moyen d'empêcher les égorgements
mutuels des peuples, c'est que ceux-ci s'y refusent. Ils
s'y refuseraient certainement s'ils savaient par quelles
mensongères et infâmes machinations on a pu les entraîner
en 1914. C'est donc cette démonstration qu'il
faut populariser. En voici le rudiment historique.
G. D.
Janvier 1930.
L'auteur rassemble des documents pour comprendre le déclenchement de la guerre de 14 et démonte certaines manipulations, reconstructions et même la confection de fausses archives par le Quai d'Orsay. Les hommes qui sont partis à la guerre n'ont jamais su exactement pourquoi ils allaient au massacre.