Mémoire en défense
contre ceux qui m'accusent
de diffamer
une personne ou un
particulier ou un
groupe de personnes
en raison de leur origine
ou de leur appartenance
ou de leur
non-appartenance à
une ethnie, ou à une
nation ou à une race
ou à une religion déterminée.
PIERRE GUILLAUME Éditeur à l'enseigne de La Vieille Taupe B.P. 9805 75224 PARIS CEDEX 05 Monsieur FRANÇOIS GÊZE Éditions La Découverte 1, place P.-Painlevé 75005 PARIS Le 14 avril 1985. MONSIEUR, J'ai en effet publié en quatrième de couverture de la réédition du Drame des juifs européens la phrase que voici: L'Holocauste a déjà suscité plus de recherches historiques que tout autre événement de l'histoire juive, mais je ne doute pas que l'image qui s'en dégage, loin d'être forgée sur l'enclume de l'historien, soit fondue dans le creuset du romancier. Yosef Hayim Yerushalmi, Zakhor Histoire juive et mémoire juive (Paris, 1984, p. 114.) Je l'ai citée exactement, en indiquant des références exactes et complètes. Cette phrase comporte quatre propositions. Elle a un sens. Elle n'est pas ambiguë. Le livre de Yosef Hayim Yerushalmi est un livre important, profond, honnête, qui signale avec une grande perspicacité un rapport spécifique de la communauté juive à la «mémoire» et à l'«histoire» comme constitutif de l'identité anthropologique de la communauté. Ce livre est par ailleurs remarquablement discret sur la question de l'holocauste, puisque la phrase que j'en ai extraite est la seule qui y fasse allusion. A contrario, sa mise en exergue n'était manifestement pas dénuée d'intention malicieuse de ma part. Il n'y a là aucune manipulation et il est ridicule de croire que cette citation viendrait cautionner l'étude de Paul Rassinier, qui n'a besoin de caution d'aucune sorte. Lors d'un débat sur France Culture, interrogé sur le point de savoir s'il ne craignait pas que son livre ne soit interprété comme un encouragement aux thèses révisionnistes «à la Faurisson», le professeur Yerushalmi n'a pas indiqué qu'il partageait les craintes manifestées de ses interlocuteurs, puisqu'il a répondu, en substance: «De toute [176] façon, en ce qui concerne l'holocauste, les juifs sont dans l'univers du mythe.» Je n'en déduis pas qu'il partage les analyses révisionnistes en totalité ou en partie. Je ne connais du professeur Yerushalmi que le texte que vous avez édité. Par conséquent, je me borne à constater que le professeur Yerushalmi mesure la distance qui sépare l'image d'événements historiques «forgée sur l'enclume de l'historien» d'une image « fondue dans le creuset du romancier », et, précisément, le drame des juifs européens, selon Rassinier, c'est, après la tragédie de la Deuxième Guerre mondiale, d'avoir construit leur relation au monde sur une représentation qui ne distinguait pas suffisamment ces deux sortes d'images. Je présume néanmoins que le professeur Yerushalmi n'apprécie probablement pas l'usage (im)-pertinent (selon que l'on se place de son point de vue présumé ou du mien) que j'ai fait de cette phrase, mais j'ai peine à croire qu'une personne de sa qualité puisse s'associer à l'impudente balourdise que constitue votre démarche. Il appartient sans doute à l'éditeur de défendre les textes qu'il édite contre toute manipulation lorsque l'auteur n'est pas en mesure de le faire, et c'est ce que j'ai été amené à faire, y compris devant la justice, et victorieusement, en tant qu'éditeur de Bernard Lazare, face à des interprétations captieuses et des héritiers abusifs. II n'appartient certainement pas à un éditeur de prétendre préserver un texte du mouvement universel de la critique et du commerce des idées, en quoi consiste précisément l'usage - fût-il malicieux - que j'ai fait d'une citation exacte et référencée. A plus forte raison n'appartient-il pas à l'éditeur d'un auteur vivant de se substituer à celuici. Si, en la circonstance, vous avez agi sans l'accord du professeur Yerushalmi, vous avez, monsieur, commis une indélicatesse et une faute, et je vous demande de me sortir de ce doute, afin que je puisse donner à votre lettre la suite que, selon le cas, elle mérite. Mais, dès à présent, je peux préciser les motifs qui me font qualifier votre lettre d'impudente balourdise, en précisant bien que, dans mon esprit, et en l'attente de votre réponse sur ce point qu'il vous revient de clarifier, le professeur Yerushalmi n'y est pas associé. Il y a balourdise en effet à confirmer par une réaction de cette sorte que j'ai mis le doigt là où le bât blesse. Il y a balourdise à étaler votre haine, sans apporter aucun argument. Il y a balourdise à qualifier de vaticinations les travaux des révisionnistes. Vaticination signifie littéralement prédiction de l'avenir. Le révisionnisme vise à mettre le récit historique en accord avec les faits vérifiables. Il ne vaticine pas. Il se consacre à l'étude du passé. Il vise à différencier dans l'image que nous avons du passé ce qui est effectivement « forgé sur l'enclume de l'historien» et ce qui est « fondu dans le creuset du romancier». Il se peut que les travaux révisionnistes n'y soient pas parvenus, et qu'ils soient faux. Il s'agit alors d'en faire la critique, d'en débattre et de leur opposer documents et arguments. Des adjectifs (« inqualifiable», «scandaleux», «infâme») et un affect («dégoût») n'y suppléent pas. Mais faut-il voir, dans l'emploi du mot vaticination, une méconnaissance du sens du mot ou l'indication d'une inconsciente perspicacité face à la seule « vaticination » implicite qui anime l'oeuvre révision[177]niste, et que j'explicite : le triomphe inéluctable dans l'avenir des thèses révisionnistes? La Vieille Taupe a dû faire sienne la formule de Guillaume le Taciturne : « Il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer.» Mais c'est parce qu'elle a trouvé la force de le faire que je peux me permettre d'expliciter cette vaticination-là, qu'il faut effectivement postuler pour s'expliquer la permanence de l'effort révisionniste. Votre lettre est également impudente. D'abord par le ton que vous adoptez et dont vous n'avez pas les moyens. Elle est impudente à l'égard de la justice de notre pays lorsque vous avez la présomption de croire qu'elle pourrait vous suivre dans vos exorbitantes prétentions au point d'affirmer que « celle-ci [me] condamnerait à coup sûr» pour l'indéfinissable faute qui consiste à prendre une phrase au sérieux. Je pense que ce qui précède me dispense de m'étendre sur votre ultime impudence: votre évocation de la déontologie de l'édition. PIERRE GUILLAUME.