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Introduction générale
Lorsqu'on étudiera la vie politique durant les septennats de François Mitterrand, il est possible
que l'on retienne SOS-Racisme comme le mouvement de mobilisation le plus original et le plus
représentatif des transformations sociales qui s'opéraient alors. Fondée fin 1984 et complètement
inconnue au début de 1985, la nouvelle association antiraciste parviendra en juin 1985 à réunir
plusieurs centaines de milliers de personnes place de la Concorde. « Organisationchampignon
», SOS-Racisme l'est aussi par le nombre et les caractéristiques de ses militants
puisque fin 1985 surgiront dans la plupart des villes de France des comités locaux qui entendront
représenter l'association. En classe de terminale lors de la fondation de SOS-Racisme et donc
susceptible de porter le badge en tant que membre de « la jeunesse » ou de la « génération
morale »1 appelées à « réagir » contre la montée du « racisme » et de « l'extrême droite », je me
souviens avoir été plutôt réservé à l'égard de SOS. Si j'étais plutôt en accord avec les objectifs
affichés par l'association – qui pouvait ne pas l'être – les « bons sentiments » déployés devant
les caméras de télévisions m'agaçaient. Je n'étais d’ailleurs pas particulièrement sensibilisé au
phénomène du « racisme » ou aux « problèmes de banlieue » : alors dans un lycée rural de
province, les problèmes de racisme touchaient peu mes camarades et aucun élève de mon
établissement n'avait porté le badge. Aucune organisation militante n'était susceptible d'impulser
une distribution de badge dans le lycée dont les élèves apparaissaient fort peu concernés par
« la politique ». D'une famille « de gauche » et par conséquent familiarisé à une approche
« politique » des faits de société, l'image d'apolitisme qu'entendait préserver les animateurs de
SOS-Racisme et leur volonté de s'opposer au racisme d'un point de vue purement « moral » sans
en envisager les causes sociales me semblait procéder d'une analyse erronée. Au contraire, mon
cadre de perception spontané me faisait voir « le racisme » (dont je ne mettais pas en doute la
réalité objective) comme un produit des inégalités sociales et de la pauvreté de certaines zones
urbaines dont le traitement relevait d'une politique économique spécifique plutôt que d'une
croisade morale culpabilisatrice. Pourtant l'engouement de la presse pour cette association ne se
démentait pas. Chaque initiative, même mineure, de la nouvelle association suscitait de
nombreux articles et des reportages alors que les organisations antiracistes traditionnelles
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1. Voir Laurent Joffrin, Un coup de jeune. Une génération morale, Paris, Arléa, 1987.
Thèse de Sciences politiques (il n'y a rien de plus minable qu'une thèse de sciences politique. Celui qui la soutient n'a pas pu se faire accepter dans une vraie université... Igounet Valérie, par exemple) sous la direction de Bernard Lacroix, de Nanterre. (Nanterre n'est plus à Nanterre). Juhem est "maître de conf" à Strasbourg. Il est toujours intéressant de comprendre comment se forment les mafias, et les gangs qui les dirigent. SOS-Racisme est une des plus grandes impostures du gouvernement Mitterrand, qui avait un art consommé d'exploiter la crédulité publique, pour ne pas dire la connerie "de gauche". L'affaire fut vite prise en main par une bande de juifs avides, qui surent recruter quelques arabes pas farouches, et ils purent ainsi se payer la gueule du monde dans les grandes largeurs. Certains, qui mélangeaient largeurs et largesses, se sont fait pincer. Attendons de voir comment, à force de se tortiller, ils arriveront à s'en sortir. Car qui pourrait douter qu'ils sauront échapper (comme on dit dans le langage des horlogers)...
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semblaient ne plus exister. Le badge connaissait un très grand succès auprès des jeunes et ce
qui me paraissait être les lacunes du discours initial de SOS, ne semblaient troubler ni les
acheteurs de badges, ni la plupart des journalistes, ni même les hommes politiques que
l'association interpellait.
Quelques mois après la création de la nouvelle association, il apparut que, loin d'être des
jeunes militants « apolitiques », les fondateurs de SOS-Racisme appartenaient au Parti
socialiste, avaient pour certains d'entre eux été membres de la LCR et avaient donc délibérément
occulté leurs engagements politiques précédents et actuels pour accroître leur audience. Cette
information « surprenante » amenait de nouvelles interrogations. Pour quelles raisons ces
anciens militants d'extrême gauche aujourd'hui membres du Parti socialiste acceptaient-ils de se
dire « apolitiques » alors même que quelques années plus tôt, ne se disait « centriste » ou
« apolitique » qu’un personnel politique classé « de droite » ? Comment se faisait-il que moins de
dix ans après l'apogée et le déclin des mouvements d'extrême gauche, d'anciens membres « non
repentis » de ces mouvements aient pu demander à des parrains « de droite » de soutenir leur
association antiraciste et revendiquer « l'apolitisme » de celle-ci sans susciter les protestations
des partis et des militants « de gauche » alors que l'antiracisme constituait depuis longtemps un
thème de mobilisation propre à « la gauche » ? En d'autres termes comment l'appartenance à
« la gauche » qui était auparavant valorisée avait pu subrepticement devenir comme honteuse ?
Les logiques pratiques qui avaient manifestement présidé aux stratégies de mise en forme
« apolitique » de la nouvelle association devaient nous conduire à nous interroger sur l'évolution
des représentations politiques et des modes d'engagement depuis la fin des années soixante-dix.
Le formidable engouement des journalistes pour la nouvelle organisation antiraciste suscitait
d'autres interrogations. Pour quelle raison les principaux journaux de presse écrite et les journaux
télévisés avaient-ils pu consacrer tant d'attention à une organisation antiraciste qui n'avait alors
guère fait ses preuves et ne comprenait alors, de toute évidence, qu'un nombre réduit de
militants ? Comment expliquer que la plupart des journaux aient pu considérer SOS-Racisme
avec un oeil aussi bienveillant en 1985, avant, quelques années plus tard et toujours de façon
convergeante, de se montrer critiques au point de mettre en danger l'existence de l'organisation ?
Enfin, comment les classes d’âge des lycéens et des étudiants qui, au milieu des années
soixante-dix apparaissaient aux observateurs sinon militantes, au moins souvent acquise à
l'opposition « de gauche », avaient-elles pu quelques années plus tard considérer d'un oeil
favorable une organisation officiellement « apolitique » dont le discours ne comportait ni
interprétation de l’origine du « racisme » ni revendications pouvant déboucher sur une politique
de réduction de ses causes ?
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Faire une recherche signifie souvent écarter autant de questionnements ou de modes
légitimes d'approche de l'objet qu'on en utilisera effectivement. Nous chercherons au cours de
cette thèse à éclaircir les conditions de création et de succès d'une association antiraciste sous la
forme sociale qui a été la sienne : celle d'une organisation « apolitique ». Nous nous
intéresserons plus aux conditions structurelles de la réussite de l'association en 1985 qu’à l'action
de SOS-Racisme, aux militants de ses comités, aux raisons de leurs engagements, au travail
argumentatif de ses porte-parole face aux pouvoirs publics et aux autres organisations
antiracistes, au rôle de l'association dans la constitution d'un ministère de la ville et de politiques
publiques dans les quartiers périphériques. Nous ne chercherons donc pas à étudier les raisons
et les modalités de l’action militante dans les comités de SOS, ni les caractéristiques sociales et
politiques de ces militants. Une telle approche, bien entendu parfaitement légitime, aurait entrainé
notre recherche dans une autre direction. En revanche nous nous donnerons pour objectif de
déterminer les conditions de possibilité politiques et symboliques de la constitution d'une
entreprise antiraciste de forme apolitique. Nous chercherons plus particulièrement à déterminer
les configurations politiques particulières qui vont susciter les stratégies de mise en forme de
SOS-Racisme adoptées par ses fondateurs et les raisons du succès de l’association auprès des
journalistes mais également auprès des jeunes porteurs de badges.
Nous diviserons notre recherche en deux parties qui nous permettront d'explorer les différents
processus sociaux engagées dans la création et le succès de SOS-Racisme. Nous chercherons
à analyser dans un premier temps les raisons de l’intérêt des journalistes pour la nouvelle
association. En effet, SOS-Racisme n'aurait pas connu la réussite rapide qui a été la sienne ni
offert à ses fondateurs les même opportunités politiques sans l'intérêt que les journalistes lui ont
manifesté en 1985. Après sa création, SOS-Racisme aurait en effet pu rester une association
estimée mais dont la couverture médiatique modérée, similaire à celles dont bénéficiaient alors le
MRAP ou la LDH, aurait limité le développement. Nulle nécessité propre au thème de
l'antiracisme ne pouvait assurer aux fondateurs de SOS l'ampleur prise par les articles et les
reportages qui leur étaient consacrés. La réussite de SOS ne peut donc être expliquée sans une
analyse des causes de l'intérêt que le milieu journalistique lui manifeste. Nous chercherons à
déterminer les logiques spécifiques qui ont conduit certains secteurs du champ de l'information à
traiter très abondamment les premières initiatives de SOS-Racisme. Nous montrerons que
l'adéquation entre la mise en forme « juvénile » et « apolitique » de SOS-Racisme et les besoins
d'information spécifiques des journalistes vont favoriser l'ampleur de la couverture des
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journalistes. L’établissement de la notoriété de SOS-Racisme sera donc le produit de la rencontre
entre une offre antiraciste dotée de propriétés spécifiques et d’un intérêt journalistique dont nous
chercherons à analyser le principe de production.
« L'emballement » du champ journalistique en faveur de SOS en 1985 avait donné à la
nouvelle offre antiraciste une notoriété sans commune mesure avec ce qu'aurait permis
d'atteindre une campagne fondée sur les seules forces militantes de ses fondateurs. Mais si la
vente des badges a largement profité de la publicité que les journalistes avaient fait à SOS, la
campagne menée alors par certains journaux en sa faveur n'aurait pu se poursuivre si la petite
main n'avait rencontré l'adhésion d'un grand nombre de jeunes justifiant ainsi a posteriori l’intérêt
des journalistes. Dans une seconde partie nous chercherons donc à expliquer d'une part les
raisons de l'engouement d'une fraction de la jeunesse pour une association « réactive » ne
proposant pas de programme ou de revendication en dehors de l'affichage d'une « opinion
antiraciste » et d'autre part pourquoi les fondateurs de SOS-Racisme, membres actifs du Parti
socialiste, vont donner à SOS-Racisme une forme et un discours neutralisés, à l'opposé de ce qui
était le programme politique de leur courant. Alors que quelques années auparavant un
mouvement se proclamant « apolitique » aurait rencontré l'opposition de toutes les organisations
politiques et antiracistes « de gauche » et, face à ces critiques, n'aurait pas été en mesure de
rassembler autant que le fera SOS, au contraire en 1985, l'affichage de « l'apolitisme » du
mouvement est la condition de sa réussite, à la fois à l'égard de journalistes qui se réjouissent de
la « fin des idéologies » et vis-à-vis de jeunes qui sont proportionnellement plus nombreux
qu'auparavant à être indifférents à l'égard de « la politique ». En d'autres termes, nous
essayerons de déterminer comment s'est opéré ce que nous désignerons pour l'instant comme le
changement « d'ambiance politique » qui a fait passer le champ des oppositions partisanes de
l'antagonisme droite-gauche au « consensus », de la mobilisation pour le « Changement » à la
réhabilitation de la figure de l'entrepreneur et d'une jeunesse « contestataire » à l'indifférence
croissante des jeunes envers les luttes politiques.
Mais si la réussite de SOS-Racisme a pour origine des processus sociaux propres au champ
partisan et au champ de l’information politique et si les raisons de la mise en forme « apolitique »
et du succès public de l’association doivent être recherchées dans le processus de
transformation des représentations politiques entammé à partir de 1981, sa fondation par un
groupe de jeunes syndicalistes étudiants revèle de logiques partiellement indépendantes. Nous
conclurons notre analyse des conditions d’émergence de SOS-Racisme par l’examen des
logiques qui ont pu conduire un groupe de militants étudiants à constituer la nouvelle association
antiraciste. La création d'une organisation militante ne va pas de soi. Elle n'est jamais le produit
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de la coalescence d'individus isolés mais résulte de l'initiative de militants politiques déjà
expérimentés. Nous montrerons que c'est la configuration du syndicalisme étudiant dans laquelle
étaient engagés les fondateurs de SOS-Racisme et les caractéristiques de leurs trajectoires
politiques et universitaires qui permettent d'expliquer la fondation d'une nouvelle organisation
antiraciste. À travers l'analyse du militantisme étudiant au milieu des années quatre-vingt nous
mettrons en évidence les contraintes structurelles qui s'imposaient aux fondateurs de SOSRacisme
et comment cette entreprise a pu représenter pour eux une solution pertinente à un
certain nombre de difficultés qu'ils rencontraient dans les organisations au sein desquelles ils
militaient. Nous montrerons en particulier comment la fondation de SOS-Racisme a constitué
pour le groupe de militants réunis autour de Julien Dray un moyen d’éviter la divergence de leurs
trajectoires militantes et professionnelles en leur permettant d’acquérir des positions partisanes
au sein du PS et d’accumuler des ressources politiques.
L'émergence de SOS est donc le produit de l'interaction d'acteurs engagés dans des secteurs
sociaux partiellement autonomes qui, pour des raisons hétérogènes, concourront à
l'établissement de sa notoriété et de son crédit symbolique. Issue du sous-champ politique propre
à l'université, l'association devra son succès aux usages qu'en feront selon des logiques
différentes les journalistes de certaines rédactions et le personnel politique de la gauche. Au
terme de cette analyse, SOS-Racisme apparaîtra comme le révélateur des transformations qui
auront affecté le champ politique à partir de 1981 : organisation réactive contre l'extrême droite,
elle ne saurait mobiliser qu'en opposition au Front national ; organisation subventionnée par le
personnel politique de la gauche, elle ne pourrait organiser ses concerts si Valéry Giscard
d'Estaing était à l'Elysée ; organisation promue par la télévision, elle ne saurait s'imposer tant que
l'Etat exerce un contrôle politique sur l'ensemble des chaînes de télévision ; mouvement doté
d'une mise en forme « apolitique », il ne saurait apparaître tant que le « déclin des idéologies » et
les transformations des oppositions partisanes n'auront pas changé les cadres de perception et
de jugement de l'action politique.