NOTICE BIOGRAPHIQUE
C'est surtout par son esprit que Toussenel se distinguait
de la multitude des écrivains, ses contemporains : il n'est pas
probable que le lecteur, qui va apprécier son oeuvre, tienne
beaucoup à connaître ses allures physiques, pas plus que la
couleur de ses yeux et de ses cheveux, le portrait ci-contre peut
d'ailleurs, dans une certaine mesure, satisfaire à ce désir.
C'est donc de l'esprit, de l'intellect de l'auteur des Juifs,
rois de l'époque, que nous nous occuperons spécialement, puis
nous donnerons à la fin de cette esquisse les notes
documentaires que nous avons pu recueillir sur lui.
Toussenel fut fouriériste dès sa jeunesse, et nous osons
avancer que, si son esprit ne s'était pas nourri des sucs de cette
doctrine, il serait resté styliste, subtil, artiste superficiel, mais
poète, comme tous les écrivains de sa génération, tels que les de
Vigny, Théophile Gautier, Méry, Alphonse Karr, etc.
Il n'aurait pas eu un genre à lui et, de plus, il ne se serait
pas élevé, à l'aide d'un procédé d'observation, pour ainsi dire
intuitif, au sommet qu'il a atteint, et d'où il lance avec un talent
transcendant les aphorismes, certains disent les
sophismes, les plus séduisants et les plus inattendus.
Mais il y a fouriéristes et fouriéristes, comme il y a fagots
et fagots, lui, fut toujours un disciple dissident, ses démêlés avec
ce que l'on appelait en 1845 « l'École sociétaire » en sont le
témoignage évident.
Il soutenait qu'on peut très bien admettre, ou rejeter, ou
seulement négliger, certaines parties des leçons d'un maître,
sans pour cela cesser d'être son élève et son adepte. Il ne voulait
accorder à personne le monopole exclusif de commentateur des
textes du philosophe novateur ou plutôt inventeur, comme
Fourier se qualifiait lui-même, dont il admirait la science : car,
pour tous les fouriéristes, la science sociale est une science aussi
positive que la physique et les mathématiques.
Ils soutiennent qu'elle devrait être enseignée
officiellement, de préférence à la métaphysique, à la théologie,
et même à l'économie politique, qu'ils appellent volontiers l'art
de faire parler les chiffres à sa volonté et suivant son intérêt.
Il entendait rester maître de sa pensée, ne point
l'embrigader, ne point la soumettre à une consigne.
Ce qui a séduit Toussenel, qui était, lorsqu'il commença à
connaître les livres de Fourier, dans [XVII] l'effervescence de la
jeunesse, c'est surtout le côté poétique de cette philosophie
nouvelle. L'analogie, le travail attrayant, la gamme passionnelle,
l'enthousiasmaient, l'exaltaient, et il garda de cette exaltation un
caractère vraiment chevaleresque. Il adorait les femmes, les
fleurs, les animaux, parce que, disait-il, les hommes, les FORTS,
les tyrannisaient.
Rien n'est poétique, délicat, original, affectueux comme
sa dédicace du « Monde des oiseaux A MADAME HENRIETTE
L... »
Son adoration pour les chiens fut véritablement celle
d'un fanatique, aussi a-t-il pris pour épigraphe de sons livre,
l'Esprit des bêtes, volume des mammifères, cet axiome de
Charlet :
« Ce qu'il y a de meilleur dans l'homme, c'est la chien. »
On raconte que la fuite de CASTAGNO (son chien) fut un
des grands déboires de sa vie. Castagno, qu'il avait aimé, choyé,
comblé de caresses et de bons morceaux, dont la niche fut
toujours douce et moelleuse Castagno, qui avait partagé avec lui
les joies et les fatigues de chasses mémorables, Castagno l'avait
abandonné, comme 1'eût fait un simple camarade civilisé.
Quelle pouvait être la cause de cet abandon ? Peut-être
l'avait-on volé ? Oui, mais il aurait fallu le tenir à l'attache, et
Castagno y serait mort ! ... Pouvait-il se trouver mieux avec un
autre maître ?
Notre bon Toussenel en était là de ses tristes réflexions,
quand, au détour de la rue de Lille et de la rue du Bac, il voit
Castagno seul et flânant comme un habitant du quartier.
Le premier mouvement du maître de Castagno fut de
courir sur l'infidèle, mais il ne céda pas à ce premier
mouvement, que l'on prétend pourtant être le bon, et il suivit
tranquillement l'animal, afin de connaître sa demeure.
Quelques maisons avant d'arriver à la rue de Sèvres, il le vit
entrer dans la cour d'une de ces constructions modernes,
véritables casernes civiles.
Il s'adressa au concierge, pour savoir le nom du
propriétaire du chien qui venait d'entrer et qui trottinait encore
dans la cour, et, après avoir été renseigné, il se disposait à aller
le réclamer, mais, réfléchissant de nouveau, il se retint encore,
se disant :
« Après tout, puisqu'il m'a quitté et qu'il est heureux
dans le milieu de son choix, pourquoi le déranger ? » Et il s'en
fut stoïquement tout seul.
Cependant, la chasse s'ouvrait quelques jours plus tard,
et le souvenir de Castagno revint tourmenter Toussenel, qui
résolut d'écrire à l'hôte de son chien, et il rédigea une de ces
lettres spirituelles comme il avait le don de les tourner, pour le
prier de lui prêter son compagnon de promenade pour quelques
semaines seulement. L'honnête bourgeois [XIX] adhéra à cotte
requête amicale, offrant même la restitution définitive de
l'ingrat animal.
Les deux chasseurs partirent à la recherche d'exploits
cynégétiques, mais Castagno n'avait plus le même entrain : il
s'était gâté. Au retour, le chasseur déçu ramena le chien
dégénéré à son second maître. Il répondait aux amis qui lui
parlaient de ce départ :
«Que voulez-vous ? Cet animal n'était pas réellement
doué de la CABALISTE et de la PAPILLONNE qui entraîne les
chasseurs, ou bien il les a perdues dans le milieu de ce
bourgeois casanier, et puisque les attractions sont
proportionnelles aux destinées, je ne vois pas pourquoi je
chercherais à le détourner de la sienne. »
Alphonse Toussenel est né d'une famille aisée, à
Montreuil-Bellay (Maine et Loire), le 27 ventôse an XI (18 mars
1804), de Jean-Baptiste Nicolas TOUSNEL, maire de ladite
commune, et de Marie-Louise Céleste Malecot, son épouse. Sur
l'acte civil le nom est bien écrit comme nous l'écrivons, avec un
seul S et sans E, mais cet acte est signé Toussenel par le père, en
présence de MM. Chaillon et Bruneteau, et reçu par M.
Duchâtel, adjoint.
Il y a donc lieu d'attribuer cette faute orthographique du
nom à une inadvertance du secrétaire de la mairie.
Jusqu'à trente ans, Toussenel s'occupa d'agriculture,
mais, après la révolution de 1830, il vint à Paris, où il se
passionna pour la doctrine de Fourier, qu'il connaissait déjà, et
se lia avec toutes les sommités de cette école.
Il soutint, avec la fougue de son caractère et tout l'éclat de
son talent, la loi sur l'instruction primaire de 1833. Il fut
rédacteur en chef de la Paix en 1837, et décoré de la Légion
d'honneur en mai 1839.
En 1841, il fut nommé commissaire civil à Bouffarick. II
donne, dans la deuxième édition de l'Esprit des bêtes, page 87,
des détails très amusants sur ses occupations d'administrateur,
qui expliquent comment il dut donner sa démission en 1842.
Il revint en France, fonda, avec Victor Considérant et
autres, le journal la Démocratie pacifique. Il fit partie, pendant
la révolution de 1848, de la commission du Travail, créée par
Louis Blanc au Luxembourg. Il rédigea, à la même époque, en
collaboration avec M. F. Vidal, Le Travail affranchi.
préface, nocice et notes par Gabriel de Gonet