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Décryptage, sans tapage, ni rage .

LUCIEN REBATET - Les décombres

Publié par $ax sur 23 Août 2012, 05:39am

Catégories : #litterature

AVANT – PROPOS

La France est couverte de ruines, ruines des choses, ruines des dogmes, ruines

des institutions. Elles ne sont point l’oeuvre d'un cataclysme unique et fortuit.

Ce livre est la chronique du long glissement, des écroulements successifs qui

ont accumulé ces énormes tas de décombres.

D'autres mémorialistes viendront, qui auront connu davantage d'hommes

célèbres, joué dans les événements un rôle plus considérable. On lira ici les

souvenirs d'un révolutionnaire qui a cherché la révolution, d'un militariste qui

a cherché l'armée, et qui n’a trouvé ni l'une ni l'autre. Pour des témoignages

de cette sorte, la première condition de l'absolue sincérité est que l'auteur y

parle souvent de lui. Je ne pense donc point avoir à m'en excuser. Je n'aurais

pas multiplié tant de sensations, de réflexions personnelles, si je n'avais su que

maints lecteurs s'y reconnaîtraient.

Il m'aurait été facile de faire un livre de définitions aussi épais que celui-ci

sur les concepts de démocratie et de national-socialisme. J'aurais pu

provoquer une fort belle bataille de mots autour d'eux. Mais ces jeux élégants

n'ont que trop duré. La démocratie, le national-socialisme sont des

phénomènes suffisamment concrets pour qu'il soit superflu d'en faire encore

une glose. J'ai préféré peindre de mon mieux la vie et la lutte de ce qu'ils

représentent. Les dernières pages de ce volume pourront paraître sans doute

sommaires. Mais il n'a point été dans mes intentions d'en faire un manifeste

qui ne saurait être qu'une oeuvre collective. Je souhaite qu'on y entende plutôt

un cri de ralliement, celui qui doit sortir de toutes les bouches vraiment

françaises.

J'ai parlé sans ménagements de plusieurs hommes qui ont eu naguère mon

estime ou mon affection. Mais ce n'est point moi le renégat, ce sont eux. Je

suis resté dans la logique de mes principes, fidèle à mes convictions qui étaient

ou semblaient être les leurs. Pour eux, ils ont dévié, tourné casaque, vilipendé

les premiers leurs amis, créé à mon pays par leurs folles humeurs une quantité

de périls supplémentaires. Je n'allais pas, au nom de liens anciens qu'ils ont

brisés de leurs mains, étendre un silence équivoque sur leurs palinodies et

leurs trahisons.

Je tiens à dire encore que je n'ai à recevoir de personne des leçons de

patriotisme, et que je puis prétendre au contraire à en donner. Je suis un de

ceux qui, s'ils avaient été écoutés et suivis avant-guerre, voire depuis

l'armistice, auraient évité à notre patrie tous ses malheurs, les auraient en tous

cas largement réparés déjà. J'ai acquis le droit d'entendre mon devoir à ma

façon, et d'estimer que c'est la meilleure.AVANT – PROPOS

La France est couverte de ruines, ruines des choses, ruines des dogmes, ruines

des institutions. Elles ne sont point l’oeuvre d'un cataclysme unique et fortuit.

Ce livre est la chronique du long glissement, des écroulements successifs qui

ont accumulé ces énormes tas de décombres.

D'autres mémorialistes viendront, qui auront connu davantage d'hommes

célèbres, joué dans les événements un rôle plus considérable. On lira ici les

souvenirs d'un révolutionnaire qui a cherché la révolution, d'un militariste qui

a cherché l'armée, et qui n’a trouvé ni l'une ni l'autre. Pour des témoignages

de cette sorte, la première condition de l'absolue sincérité est que l'auteur y

parle souvent de lui. Je ne pense donc point avoir à m'en excuser. Je n'aurais

pas multiplié tant de sensations, de réflexions personnelles, si je n'avais su que

maints lecteurs s'y reconnaîtraient.

Il m'aurait été facile de faire un livre de définitions aussi épais que celui-ci

sur les concepts de démocratie et de national-socialisme. J'aurais pu

provoquer une fort belle bataille de mots autour d'eux. Mais ces jeux élégants

n'ont que trop duré. La démocratie, le national-socialisme sont des

phénomènes suffisamment concrets pour qu'il soit superflu d'en faire encore

une glose. J'ai préféré peindre de mon mieux la vie et la lutte de ce qu'ils

représentent. Les dernières pages de ce volume pourront paraître sans doute

sommaires. Mais il n'a point été dans mes intentions d'en faire un manifeste

qui ne saurait être qu'une oeuvre collective. Je souhaite qu'on y entende plutôt

un cri de ralliement, celui qui doit sortir de toutes les bouches vraiment

françaises.

J'ai parlé sans ménagements de plusieurs hommes qui ont eu naguère mon

estime ou mon affection. Mais ce n'est point moi le renégat, ce sont eux. Je

suis resté dans la logique de mes principes, fidèle à mes convictions qui étaient

ou semblaient être les leurs. Pour eux, ils ont dévié, tourné casaque, vilipendé

les premiers leurs amis, créé à mon pays par leurs folles humeurs une quantité

de périls supplémentaires. Je n'allais pas, au nom de liens anciens qu'ils ont

brisés de leurs mains, étendre un silence équivoque sur leurs palinodies et

leurs trahisons.

Je tiens à dire encore que je n'ai à recevoir de personne des leçons de

patriotisme, et que je puis prétendre au contraire à en donner. Je suis un de

ceux qui, s'ils avaient été écoutés et suivis avant-guerre, voire depuis

l'armistice, auraient évité à notre patrie tous ses malheurs, les auraient en tous

cas largement réparés déjà. J'ai acquis le droit d'entendre mon devoir à ma

façon, et d'estimer que c'est la meilleure.

Des personnages dont toute l'ardeur nationale consiste à se claquemurer,

depuis deux ans, dans de séniles, impossibles ou répugnantes espérances, vont

hennir d'horreur en considérant le tableau que je fais de notre pays. Mais

l'inertie, la pudibonderie de ces gens-là nous ont déjà coûté assez cher. On ne

choisit pas son heure pour débrider des plaies infectées, pour arrêter une

gangrène.

La France est gravement malade, de lésions profondes et purulentes. Ceux

qui cherchent à les dissimuler, pour quelque raison que ce soit, sont des

criminels.

On connaît ce drame lamentable encore trop fréquent dans notre absurde

bourgeoisie. La jeune fille d'une bonne maison s'étiole. Le médecin consulté

décèle une tuberculose pulmonaire. La famille rassemblée se récrie aussitôt : “

Non, ce n'est pas possible, il n'y a jamais eu de phtisiques chez nous. Le

sanatorium ? Quelle abomination ! Que diraient les voisins ? ” On met la

main sans peine sur un charlatan qui rassure, qui offre ses drogues. On soigne

l'enfant pour une bronchite dans un entresol distingué et ténébreux. On vante

sa bonne mine. Au printemps prochain, elle sera debout. Et au printemps, la

petite Colette, la petite Marie-Louise, qui pouvaient guérir, meurent à dix-huit

ans.

Je ne veux pas voir déposer la France entre quatre planches. Si elle était

condamnée, ce serait alors que l'on pourrait la bercer, lui parler de mirages,

lui cueillir des couronnes. Je me refuse, quant à moi, à croire qu'elle soit

incurable. Mais pour la traiter et pour la sauver, il faut d'abord connaître les

maux dont elle souffre. Ce livre est comme une contribution à ce diagnostic.

J'aurais voulu être requis par des besognes plus positives. Ces pages auront

trompé un peu mon impatience. Mais que vienne donc enfin le temps de

l'action !

“La sottise est sans honneur” CHARLES MAURRAS (26 août 1939)

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