AVANT-PROPOS
Il y aura bientôt plus de deux ans que nous avons pour la
première fois, reçu le manuscrit de ce livre. Jean-Pierre Abel ne
nous l'avait confié que pour savoir de nous ce que valait le
travail auquel il venait de consacrer toute une année. Nous
avons beau eu, après lecture, lui dire combien ce manuscrit
nous avait ému, combien il était digne d'être publié, combien il
serait utile qu'il le fût, pour étaler la vérité a tous les yeux.
Jean-Pierre Abel craignait trop pour sa femme et pour son fils,
et il ne voulait pas, même sous le voile de l'anonymat, risquer
de les exposer à de nouvelles tortures, matérielles ou morales.
«Vous publierez plus tard, nous disait-il, quand la liberté sera
revenue, quand il n'y aura plus de danger pour eux.»
Aujourd'hui, Jean-Pierre Abel est mort. Il est mort avant que
la liberté soit revenue, toute entière, ou du moins avant qu'elle
soit à l'abri de toute menace. Mais son épouse tient à ce que ce
manuscrit soit publié, car il lui semble que c'est une espèce
d'héritage vivant, qu'elle n'a pas le droit de garder pour elle
seule. Nous comprenons et respectons ses sentiments. Nous
avons seulement tenu, malgré elle, à ne pas rétablir, en première
page, le vrai nom de l'auteur. Il ne nous semble pas, en
effet, que les temps soient encore si sûrs que Jean-Pierre Abel,
s'il était encore parmi nous, eût voulu courir cette chance. La
cruauté et la vengeance rôdent encore trop en Europe, et sans
doute n'eût-il pas voulu y exposer le nom que portent sa femme
et son fils.
L'EDITEUR
Quelques précisions : Jean-Pierre Abel est en fait René Château. Elève d'Alain, Proche de Gaston Bergery, radical-socialiste et fondateur de la Ligue de la Pensée Française en 1940, directeur jusqu'en 1943 de La France Socialiste, quotidien de Déat. Il a été arrêté le 30 août 1944 comme collaborateur notoire et détenu à l'Institut d'hygiène dentaire et de stomatologie 158, avenue de la Choisy, pendant soixante seize jours. Cet immeuble fut réquisitionné dès la libération et transformé en centre de détention de collaborateurs par des FFI qui s'étaient arrogé le droit de rendre leur propre justice. Robert Aron, dans son Histoire de l'épuration, raconte que cent cinquante personnes, environ, y ont été emprisonnées (dont l'ancien député socialiste L'Hévéder dont il est question dans le texte) en dehors de toute légalité. Certaines furent fusillées dans l'enceinte de l'institut, d'autres furent repêchées dans la Seine. La Préfecture de police, avertie de ces faits, tenta d'y pénétrer mais accueillis à coups de mitraillette, les policiers reculèrent pour éviter un massacre. Le préfet de police Charles Luizet chargea le colonel FFI Aron-Brunetière, chef du 2ème bureau, de faire procéder à la fermeture de l'institut et des autres centres de détention (le lycée Janson de Sailly, la caserne de Reuilly, la mairie du 18ème arrondissement, l'hôtel du Dôme rue Léopold Robert ...). Les détenus, au nombre de 1500 environ, furent transférés à la prison de Fresnes où après un premier interrogatoire, 800 d'entre eux furent immédiatement libérés.