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Décryptage, sans tapage, ni rage .

Bernard Lazare - L'ANTISÉMITISME, SON HISTOIRE ET SES CAUSES

Publié par $ax sur 23 Août 2012, 01:49am

Catégories : #Histoire

NOTE :

CRITIQUE DE L'AAARGH

En lisant aujourd'hui le livre de Lazare, publié en 1894, donc totalement étranger à

l'affaire Dreyfus (dont Lazare ne s'est occupé qu'à partir de 1895), qu'il contribua à faire

éclater et dont il fut l'un des membres les plus actifs, il saute aux yeux que ce juif honni des

juifs est, comme le disait Péguy (son confrère en dreyfusisme) dans son portrait, non le

positiviste, l'esprit froid, lucide et détaché qu'il croyait être, mais un juif engagé à défendre

tout juif contre toute attaque: "Jamais homme ne se tint à ce point chef de sa race et de son

peuple, responsable pour sa race et pour son peuple."

Qu'on nous prenne bien au pied de la lettre: par une manoeuvre conceptuelle, Lazare

défend tout juif contre toute attaque, alors qu'il défend aux antisémites d'attaquer tout juif. Il

existe, pour lui comme pour les antisémites, une entité sur la nature de laquelle il s'interroge

longuement, qui n'est ni religieuse, ni socio-économique, ni raciale, mais nationale, qu'il

appelle du nom collectif "les Juifs" et, de plus en plus souvent au fur et à mesure qu'il

avance dans son livre, "le Juif". Son livre est dédié, dit-il, à la compréhension des causes de

ce que l'on appelle alors, depuis quelques années, "l'antisémitisme". Mais par son contenu

même, il justifie cet "antisémitisme" : s'il y a une entité juive, chacun est libre de l'aimer ou

de ne pas l'aimer, comme n'importe quelle autre entité. Il existe une France, des Français, on

a le droit de les aimer ou de les détester, ça ne vaut pas condamnation à mort. On n'a jamais

vu criminaliser un sentiment ! Mais Lazare nous montre que nous aurions tort de voir dans la

criminalisation de l'antisémitisme, que nous connaissons par coeur aujourd'hui, une

conséquence naturelle ou logique de l'extermination des juifs par les nazis (si l'on admet que

cet événement a eu lieu). Inconsciemment, Lazare nous révèle que le concept d'antisémitisme

est inséparable de sa criminalisation: dans une des lettres à Drumont (publiées dans Contre

l'antisémitisme), il raconte que Drumont a lancé un concours sur le thème "Des moyens

pratiques d'arriver à l'anéantissement de la puissance juive en France [...]". Lazare demande à

faire partie du jury et déclare notamment dans sa lettre de candidature (acceptée): "Vous

pouvez être assuré de mon absolue impartialité, quoique d'avance, je trouve que la seule

mesure logique serait le massacre, une nouvelle Saint Barthélemy." Personne, dans cette

affaire n'avait envisagé de faire de l'antisémitisme le motif d'un crime atroce, le massacre de

tous les juifs ; il ne s'agissait que d'anéantir "la puissance juive", ce qui est évidemment très

différent et moralement justifiable: tout le monde a le droit de souhaiter l'anéantissement

d'une puissance quelle qu'elle soit. Eh bien, pour Lazare (révolutionnaire et internationaliste,

il le répète à tout vent), non : vouloir anéantir la puissance juive, c'est vouloir anéantir tous

les juifs physiquement. Que cent ans après, il y ait des gens qui disent que jamais les nazis

n'ont eu l'intention d'anéantir physiquement les juifs, que tout ça est une invention des juifs

fanatiques, n'étonnera guère…

En réalité, le livre est un pamphlet qui commence par affirmer que si on déteste les

juifs, c'est parce qu'ils font tout pour ça (honnêteté incontestable de la part de Lazare), et qui

cherche ensuite à justifier tout ce qu'ils font par les actions des autres : ils ne font que réagir,

jamais ils ne prennent l'initiative d'une attitude désagréable, d'un geste condamnable. Lazare

semble être incapable d'envisager les juifs comme un groupe de sujets distincts, autonomes,

avec des bons et des méchants, des intelligents et des sots, des gros et des maigres, dotés de

qualités et de défauts personnels, responsables individuellement de leurs actes. Il n'y a pour

lui qu'une entité collective, passive, subissant depuis les origines les outrages des autres

peuples: ainsi il admet, à propos de crimes rituels (imbécillité sur laquelle il s'arrête parce

que l'accusation avait encore cours officiel au XIXe siècle) qu'il a pu s'en produire et,

conclut-il, "[...] et assurément, pendant le Moyen Âge, il dut y avoir des Juifs meurtriers,

des Juifs que les avanies, les persécutions poussaient à la vengeance et à l'assassinat de leurs

persécuteurs ou de leurs enfants même." (p.173) On dirait qu'il lui est impossible d'imaginer

simplement qu'il peut y avoir des juifs assassins comme il peut y avoir des chrétiens

assassins, des bouddhistes assassins, des pharmaciens assassins, etc. Un assassin juif ne peut

être coupable de l'assassinat qu'il commet, il est d'avance exonéré par la faute de la victime!

(on se souvient d'une époque où les femmes violées étaient réduites au silence par

l'accusation de provocation!) Ce révolutionnaire va encore plus loin dans le fanatisme tribal

lorsqu'il en vient à qualifier ainsi les capitalistes juifs: "la bourgeoisie trouva dans le Juif,

au cours des âges, un auxiliaire merveilleux et puissamment doué." (p. 180) Là encore, pas

de distinction possible entre les hommes ordinaires, chrétiens, juifs ou Polynésiens, exerçant

une fonction socio-économique ordinaire et se débattant contre les rigueurs de l'existence, et

les sales exploiteurs capitalistes, juifs ou chrétiens ou bachi-bouzouk, contre lesquels le

révolutionnaire doit se battre, quel qu'il soit. Les capitalistes ordinaires sont ignobles, mais

le capitaliste juif, on ne peut rien lui reprocher, on ne peut que chanter ses louanges c'est

"un auxiliaire merveilleux et puissamment doué": autrement dit, c'est sa nature juive qui le

pousse, non son individualité.

On pourrait multiplier les exemples, ce serait inutile : le lecteur verra de lui-même à la

lecture, que bien que parfois Lazare fasse d'incontestables reproches "aux juifs", il est

profondément convaincu, comme il le disait à Péguy, de l'insondable supériorité "du juif"

sur le reste de l'humanité. A l'en croire, les juifs ont tout inventé, la religion, la poésie, la

philosophie grecque, la résignation chrétienne, la philosophie arabe, la philosophie

occidentale, le capitalisme, la culture, la douceur, la révolte, la libre pensée, la révolution, la

justice, la vaillance guerrière, la science: la liste est interminable, le lecteur appréciera.

Mais il y a une chose que Lazare ne songe pas même une fois à leur attribuer, une

chose dont il semble même ignorer l'existence, ce qui est étrange puisque c'est là le concept

essentiel du christianisme (que les juifs, d'après Lazare, ont aussi inventé), c'est la notion de

péché, par laquelle, en y adjoignant celle d'individu, on parvient aux notions de

responsabilité, de faute, d'expiation, de rédemption et de salut (ou de damnation) individuel,

fondatrices de la civilisation occidentale, de sa morale et de son droit. Lazare, juif français

depuis des générations, élevé dans les écoles de la République, convaincu d'être athée et

affirmant n'être juif que par l'appartenance "nationale", l'est en fait au plus profond de sa

pensée: il appartient à un monde où le salut est collectif, où le "juste" ne se sauve pas mais

obtient quelques années de vie supplémentaire, où seul le peuple se sauve, en obtenant la

domination perpétuelle sur les nations… "Demande-moi et je te donnerai les nations pour

héritage, pour domaine les extrémités de la Terre…" (ps. 2, dit psaume d'intronisation de

David). Condamner un juif, c'est la perte de l'élection de tout le peuple, sa condamnation à

l'exil perpétuel.

Pour finir nous évoquerons rapidement les aspects historiques de sa thèse, d'après

laquelle les juifs seraient asociaux parce qu'on les y force, et qu'ils deviendraient des citoyens

actifs, lumineux et de la première utilité dès qu'on leur en donne la possibilité. Cette thèse

est fausse, de son propre aveu: il fonde son affirmation, dit-il, sur l'exemple des juifs russes

et roumains mais doit admettre (p. 109) [qu']"il y a eu [en Russie] pour les Israélites des

alternatives heureuses, ou moins malheureuses". (il énumère ensuite quelques-unes des

mesures prises en faveur des juifs de Russie) Quelques précisions historiques sont

nécessaires ici: il n'y avait pratiquement pas de juifs en Russie avant la réunion à la Russie

des provinces russes, occupées depuis plusieurs siècles par les Polonais (actuelles Ukraine et

Biélorussie). Lorsque Catherine II a annexé ces provinces au XVIIIe siècle, elle a émancipé

les nombreux juifs qui y vivaient et ses successeurs ont multiplié les mesures destinées à

fondre la population juive dans la population générale de l'empire, en supprimant les ghettos

et en libérant les juifs pauvres de l'emprise de leurs autorités, notamment en leur ouvrant les

portes des écoles et des universités, celles de l'armée et des colonies agricoles libres

d'Ukraine (rappelons que les juifs, contrairement aux paysans russes et polonais n'ont jamais

connu le servage, sinon pour en tirer de grands profits en tant qu'intendants des grands

domaines). Ce sont les autorités des ghettos ("kagal") qui ont fait tout ce qu'elles pouvaient

pour empêcher l'ouverture de ces sortes de prisons, parce que la conséquence inévitable aurait

été la disparition de leurs pouvoirs dictatoriaux et arbitraires1. On lit tout cela notamment

dans le livre de Soljénitsyne Deux cents ans ensemble, paru à Moscou en juin 2001, et

fondé sur de très larges extraits d'études menées par des juifs russes au XIXe siècle. Les

remarques de Lazare sur les "alternatives heureuses" prouvent qu'il était parfaitement au

courant de ces mesures bienveillantes. Et il va même jusqu'à déclarer: "A mesure donc que le

monde se faisait plus doux pour eux, les Juifs -- du moins la masse -- se retiraient en euxmêmes,

ils rétrécissaient leur prison, ils se liaient de liens plus étroits. Leur décrépitude était

inouïe, leur affaissement intellectuel n'avait d'égal que leur abaissement moral; ce peuple

paraissait mort." p.83

Ces phrases et quelques autres ont sans doute fait de leur auteur le paria que décrit

Péguy, et que dénonçaient les chantres officiels de la "communauté juive française" lorsqu'ils

protestèrent contre la réédition du livre par P. Guillaume, affirmant que "Lazare avait changé

d'opinion" et qu'il avait interdit que l'on republie le livre tel quel (on verra en lisant le texte

de P. Guillaume qu'il n'en est rien). L'ouvrage reste un témoignage sur le fanatisme de la

lutte idéologique que menaient les juifs et les antisémites: c'est dans ce climat qu'est

intervenue l'affaire Dreyfus et on ne s'en étonnera pas. Pour les dreyfusards, Dreyfus ne

pouvait être coupable, puisqu'il était juif. Pour nous, il était sans doute innocent, mais ce

n'est pas "l'affaire Dreyfus", "mystique tournée en politique", qui risque de nous le prouver:

personne n'a jamais pris la peine de démontrer que c'était parce qu'il était juif que Dreyfus a

été condamné.n'est pas "l'affaire Dreyfus", "mystique tournée en politique", qui risque de nous le prouver:

personne n'a jamais pris la peine de démontrer que c'était parce qu'il était juif que Dreyfus a

été condamné.

BERNARD LAZARE (pseudonyme de Lazare BERNARD) Né à Nîmes en 1865, au sein d'une famille juive établie dans le Midi depuis des siècles, Bernard Lazare vint jeune à Paris pour y achever ses études. Attiré par les lettres, il écrivit avec son cousin le poète Ephraim Mikhaël, mort à vingt-quatre ans, une légende dramatique en trois actes, La Fiancée de Corinthe, d'où Catulle Mendès devait tirer le livret de Briséis. Puis il publia Le Miroir des Légendes, recueil de contes philosophiques et Les Entretiens politiques et littéraires (avec Paul Adam, Henri de Régnier et F. Viélé-Griffin) C'est en réponse aux livres d'Édouard Drumont qu'il fit paraître en 1894: L'Antisémitisme, son histoire et ses causes. Peu après il se jetait à corps perdu dans le combat en faveur de la révision du procès du déporté de l'île du Diable et publiait un livre qui donna le signal de la campagne, La Vérité sur l'affaire Dreyfus (1896) La publication de L'Antisémitisme, son histoire et ses causes suscita une vive polémique avec les courants antisémites et notamment avec Édouard Drumont avec qui Bernard Lazare se battit en duel. Il publia successivement Antisémitisme et Révolution (1895) et Contre l'antisémitisme, histoire d'une polémique (1896 réédité en 1898) Ces deux textes compléments du présent volume, ont été regroupés avec le testament inédit de Bernard Lazare et des témoignÂges contemporains dans Contre l'Antisémitisme, publié en 1983 dans cette même collection Un avant-propos fait le point sur les polémiques subalternes suscitées dans des milieux juifs cette fois, par la réédition de 1982 de L'Antisémitisme, son histoire et ses causes, et fait justice de la légende entretenue dans ces milieux selon laquelle Bernard Lazare aurait renié son oeuvre maîtresse. Bernard Lazare tomba gravement malade. Il mourut à Paris, le 2 septembre 1903. Il avait trente-huit ans. Alors qu'il avait expressément écrit dans son testament: "En ce qui me concerne je désire si je meurs, être enterré sans aucune cérémonie religieuse", deux rabbins récitèrent le Kadish sur la tombe de cet athée. De même avait-il écrit: "Il y a dix ans que je travaille à un livre sur les juifs dont le titre devrait être: Le Fumier de Job. On trouvera toutes mes notes à peu près classées dans mon coffre. Je crois que si un de mes amis voulait reprendre cette classification, il pourrait tirer de là un volume d 'observations essentielles sur les juifs, leur histoire, leur mentalité, leur philosophie. Si Meyerson et Lucien Herr voulaient se charger de cette tâche, je les en remercierais et ce serait le meilleur souvenir qu'ils pourraient donner a ma mémoire."

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